Gallimard

  • «L'être ne saurait engendrer que l'être et, si l'homme est englobé dans ce processus de génération, il ne sortira de lui que de l'être. S'il doit pouvoir interroger sur ce processus, c'est-à-dire le mettre en question, il faut qu'il puisse le tenir sous sa vue comme un ensemble, c'est-à-dire se mettre lui-même en dehors de l'être et du même coup affaiblir la structure d'être de l'être. Toutefois il n'est pas donné à la "réalité humaine" d'anéantir, même provisoirement, la masse d'être qui est posée en face d'elle. Ce qu'elle peut modifier, c'est son rapport avec cet être. Pour elle, mettre hors de circuit un existant particulier, c'est se mettre elle-même hors de circuit par rapport à cet existant. En ce cas elle lui échappe, elle est hors d'atteinte, il ne saurait agir sur elle, elle s'est retirée par-delà un néant. Cette possibilité pour la réalité humaine de sécréter un néant qui l'isole, Descartes, après les Stoïciens, lui a donné un nom : c'est la liberté.» Jean-Paul Sartre.

  • 'Du grand ouvrage dont revait Merleau-Ponty ne restent que cent cinquante pages manuscrites. Quelle est leur fonction : introduire. Il s'agit de diriger le lecteur vers un domaine que ses habitudes de pensée ne lui rendent pas immédiatement accessible. Il s'agit, notamment, de le persuader que les concepts fondamentaux de la philosophie moderne - par exemple, les distinctions du sujet et de l'objet, de l'essence et du fait, de l'etre et du néant, les notions de conscience, d'image, de chose - dont il est fait constamment usage impliquent déj´r une interprétation singulicre du monde et ne peuvent prétendre ´r une dignité spéciale quand notre propos est justement de nous remettre en face de notre expérience, pour chercher en elle la naissance du sens.' Claude Lefort.

  • La notion de l'autorité a été écrit en 1942, peu avant l'Esquisse d'une phénoménologie du droit, avec lequel il entretient d'étroits rapports.
    «Chose curieuse, le problème et la notion de l'autorité ont été très peu étudiés», note Kojève en ouverture de ce qu'il appelle lui-même un «exposé sommaire». «L'essence même de ce phénomène a rarement attiré l'attention.» Soixante ans après le constat garde sa validité, en dépit de quelques contributions notables. C'est ce qui fait le prix de cet essai d'élucidation philosophique. Kojève procède à la décomposition du phénomène, en dégageant quatre types purs d'autorité humaine qu'il met chacun en correspondance avec une théorie : le Père (la scolastique), le Maître (Hegel), le Chef (Aristote), le Juge (Platon). Les formes concrètes de l'autorité représentent des combinaisons de ces types purs.
    Loin des circonstances qui ont présidé à son élaboration, et que François Terré rappelle dans sa présentation, ce petit livre arrive à point nommé dans le débat d'aujourd'hui autour de la disparition de l'autorité dont la nature reste toujours aussi énigmatique.

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  • Charme, spontanéité, insouciance ou vertu : il semble que les états les plus désirables, à l'image du sommeil, ne puissent survenir qu'à condition de n'être pas recherchés, le simple fait de les convoiter pouvant suffire à les mettre en déroute. Comment se soustraire à ce piège ? Cet essai prend pour point de départ le paradoxe de l'action volontaire, repéré depuis longtemps, mais mal élucidé et jamais résolu dans la philosophie occidentale. Il se poursuit par l'exploration des mécanismes en jeu dans la quête de ces états qui se dérobent à toute tentative de les faire advenir de façon délibérée. L'auteur montre dans diverses sphères d'expérience, de la pratique d'un sport à la création artistique, de la recherche du sommeil à la remémoration d'un nom ou de la séduction amoureuse à l'invention mathématique, comment se défont parfois les crampes mentales et les blocages physiques induits par le caractère trop fortement intentionnel de l'action.En remontant aux fondements même des erreurs et des leurres sur le pouvoir de la volonté, cette enquête remet en question l'« éthique musculaire » sur laquelle se sont construites en Occident les représentations fondatrices de l'action efficace et du mérite individuel. Les oppositions trop fermes entre vouloir et non-vouloir, entre effort et lâcher-prise, entre vigilance et distraction, sont réévaluées à la lumière des changements qui affectent concrètement le sujet dans le cours de son action. Une fois ces oppositions dissoutes, ou rendues à leur porosité, il est possible de faire place à des notions plus fertiles, comme celles d'amnésie intentionnelle, d'éclipse du moi ou de dissimulation bienveillante. Une telle approche, qui requiert une observation patiente des dynamiques du corps et des différents registres de conscience, permet de comprendre pour quelles raisons, et au terme de quelles expériences, les penseurs taoïstes de l'antiquité chinoise ont formulé les concepts si déroutants de non-agir ou de vide.Mobilisant, sans les opposer, les ressources de la pensée chinoise et européenne, les huit chapitres dont se compose ce livre sont autant de variations à partir d'un thème fondamental, l'intelligence de l'action, de ses noeuds et ses ressorts.

  • Paul Bénichou examine dans ce livre les rapports qui ont uni, au cours du «grand siècle», les conditions sociales de la vie et ses conditions morales. Corneille, le jansénisme, Racine et Molière se trouvent au coeur de cette étude. L'auteur, tout en reconnaissant dans le XVIIe siècle le dernier champ de bataille entre la féodalité et 1e monde moderne, précise et développe cette vue en analysant toute la complexité des doctrines qui s'affrontent à cette époque.

  • Qui sont les antimodernes ? non pas les conservateurs, les académiques, les frileux, les pompiers, les réactionnaires, mais les modernes à contre-coeur, malgré eux, à leur corps défendant, ceux qui avancent en regardant dans le rétroviseur, comme sartre disait de baudelaire.
    Ce livre poursuit le filon de la résistance à la modernité qui traverse toute la modernité et qui en quelque manière la définit, en la distinguant d'un modernisme naïf, zélateur du progrès. une première partie explore quelques grands thèmes caractéristiques du courant antimoderne aux xixe et xxe siècles. ces idées fixes sont au nombre de six : historique, la contre-révolution; philosophique, les anti-lumières ; morale, le pessimisme; religieuse, le péché originel; esthétique, le sublime; et stylistique, la vitupération.
    Joseph de maistre, chateaubriand, baudelaire, flaubert d'un côté, de l'autre proust, caillois ou cioran servent à dégager ces traits idéaux. une seconde partie examine quelques grandes figures antimodernes aux xixe et xxe siècles ou, plutôt, quelques configurations antimodernes majeures: lacordaire et le groupe de l'avenir autour de 1830; léon bloy polémiquant. avec l'antisémitisme vers 1892; péguy et le milieu des cahiers de la quinzaine avant 1914; albert thibaudet et julien benda, maîtres à penser de la nrf de paulhan entre les deux guerres; julien gracq en délicatesse avec le surréalisme; enfin, roland barthes, " à l'arrière-garde de l'avant-garde ", comme il aimait se situer.
    Entre les thèmes et les figures, des variations apparaissent, mais les antimodernes ont été le sel de la modernité, son revers ou son repli, sa réserve et sa ressource. sans l'antimoderne, le moderne courait à sa perte, car les antimodernes ont donné la liberté aux modernes, ils ont été les modernes plus la liberté.

  • Née des oeuvres incestueuses d'OEdipe et de Jocaste, Antigone bravera les ordres de Créon pour inhumer son frère, Polynice. Elle sera enterrée vive. Pamphlet contre la loi humaine et pour la loi divine ou, au contraire, apologie de la raison d'Etat : les générations se sont succédé, incapables de trancher. Au fil des pages, l'on découvre, cependant, que la loi divine invoquée par Antigone - enterrer les morts - n'est pas moins humaine, et que défendre l'Etat est aussi une loi divine, tandis que la pièce met en scène l'affrontement de deux amours : celui d'une soeur pour son frère et celui d'un homme pour la cité et son pouvoir.
    Les hésitations du choeur sont là pour souligner les incertitudes ou les ambiguïtés du devoir que dictent et l'amour et le droit. Cette pluralité des sens et cette irréductibilité des interprétations - d'Eschyle et Sophocle à Anouilh et Cocteau, en passant par Garnier, Racine, Alfieri, Marmontel, Hegel, Hölderlin - sont partie intégrante de la culture occidentale. Le conflit Antigone-Créon est désormais, semble-t-il, une dimension a priori de la conscience intellectuelle et politique de nos démocraties.
    Comment expliquer autrement que ces légendes grecques antiques continuent à inspirer et à déterminer tant de nos réflexes culturels les plus fondamentaux ?

  • Vivre nous tend entre l'un et l'autre : il dit à la fois l'élémentaire de notre condition - être en vie - et l'absolu de notre aspiration : "Vivre enfin!" Car que pourrions-nous désirer d'autre que vivre? Vivre est en quoi nous nous trouvons toujours déjà engagés en même temps que nous ne parvenons jamais - pleinement - à y accéder.
    Aussi la tentation de la philosophie, depuis les Grecs, a-t-elle été de le dédoubler : d'opposer au vivre répétitif, cantonné au biologique, ce qu'elle appellera, le projetant dans l'Etre, la " vraie vie". Refusant ce report et circulant entre pensée extrême-orientale et philosophie, j'envisagerai ici quels concepts peuvent faire entrer dans une philosophie du vivre : le moment, l'essor opposé à l'étalement, l'entre et l'ambiguïté; ou ce que j'appellerai enfin, prenant l'expression en Chine, la "transparence du matin ".
    Je me demanderai, plus généralement, comment chaque concept, pour se saisir du vivre, doit s'ouvrir à son opposé. Car comment s'élever à l'ici et maintenant sans se laisser absorber dans cet immédiat, ni non plus le délaisser? Ce qui impliquera de développer une stratégie du vivre en lieu et place de la morale. Le risque est sinon d'abandonner ce vivre aux truismes de la sagesse; ou bien au grand marché du développement personnel comme au bazar de l'exotisme.
    Car cet entre-deux, entre santé et spiritualité, la philosophie ne l'a-t-elle pas - hélas! - imprudemment laissé en friche?

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  • Le noyau de cet ouvrage est formé par les notes prises de janvier 1933 ´r mai 1939 au cours que fit Alexandre Kojcve ´r l'École pratique des Hautes Études, sous le titre La philosophie religieuse de Hegel, et qui était en réalité une lecture commentée de la Phénoménologie de l'Esprit. Chaque année de cours est complétée par le résumé publié dans l'Annuaire de l'École des Hautes Ctudes. De plus, les trois premicres leçons de l'année 1937-1938 et toute l'année 1938-1939 sont données dans leur texte intégral. Enfin, en guise d'introduction, on trouvera la traduction commentée de la section A du chapitre IV de la Phénoménologie de l'Esprit, parue dans Mesures (14 janvier 1939).

  • Traduit de l'anglais, présenté et annoté par Abdennour Bidar Préface de Souleymane Bachir Diagne La pensée de Mohammed Iqbal (1877-1938) connaît aujourd'hui un important regain d'intérêt auprès d'une jeune génération d'intellectuels musulmans en quête d'un Islam ouvert et moderne, en particulier dans le monde francophone. Iqbal, honoré au Pakistan comme un Père fondateur, a été formé en effet à l'école anglaise et s'exprime en anglais. La Reconstruction de la pensée religieuse en Islam, son livre majeur, publié en 1934, se propose de « repenser le système de l'Islam tout entier sans rompre avec le passé. » Il relit le message coranique à la lumière des philosophes occidentaux de son temps, notamment Whitehead et Bergson. Leur pensée, s'emploit-il à montrer, fait écho à l'« anthropologie dynamique » qu'il regarde comme le coeur de l'expérience spirituelle musulmane. L'entreprise d'Iqbal n'a pas seulement pour objet de tirer l'Islam de sa longue « pétrification » - il la fait remonter à la destruction de Bagdad en 1258. Il est également de répondre aux interrogations de la société contemporaine dans une perspective résolument universaliste. Il définit ainsi son programme : « L'humanité a besoin aujourd'hui de trois choses : une interprétation spirituelle de l'univers, une émancipation spirituelle de l'individu et des principes fondamentaux de portée universelle orientant l'évolution de la société humaine sur une base spirituelle ».Cette inspiration rigoureusement novatrice a conduit certains à qualifier Iqbal de « Luther musulman ». Elle est sans doute ce qui fait de son oeuvre une source essentielle pour les tenants d'un Islam anti-traditionnaliste et anti-fondamentaliste. D'où l'intérêt de la mettre à la portée des lecteurs français. L'ouvrage est traduit, présenté et richement annoté par Abdennour Bidar, l'un des chefs de file en France de cet effort pour définir un Islam adapté au monde actuel. Cet important travail éditorial contribuera à faire de cette tradition un livre de référence.

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  • Depuis que Hegel a voulu réconcilier la raison avec le réel (son célèbre «le réel est rationnel»), depuis que le Réel a charrié - voire pour certains, ne se définit que par - les massacres de masse, les génocides et les camps, nombre de philosophes ont dénoncé les Lumières et Hegel, les droits de l'individu et le salut par l'Histoire.
    Jürgen Habermas entreprend ici une histoire des discours critiques que l'époque moderne n'a cessé de tenir sur elle-même. Notamment, les trois réactions à l'entreprise hégélienne : celle de gauche (la philosophie de Marx exaltant la praxis), celle de droite (libérale-conservatrice) et la «postmoderne». À Heidegger, Bataille, Foucault, Derrida, tous encore obnubilés par le sujet et la raison instrumentale, Habermas oppose une pensée «postmétaphysique».

  • Au départ, il y a cette question posée à Montaigne - cette question que Montaigne pose lui-même : une fois que l'individu, dans un accès d'humeur mélancolique, a récusé l'illusion du paraître, quelles exériences lui sont-elles réservées ? Que va découvrir celui qui a dénoncé autour de lui l'artifice et le déguisement ? Lui est-il permis de faire retour à soi, d'accéder à l'être, à la vérité, à l'identité intérieure, au nom desquels il jugeait insatisfaisant le monde dont il s'est écarté ? Montaigne met à l'épreuve cet espoir en composant les Essais. Mais «la prise et la serre» seont-elles possibles ? Si les mots et le langage sont, au dire de Montaigne, «une marchandise si vulgaire et si vile», quel paradoxe que de composer un livre et de s'essayer soi-même au fil des pages écrites ! L'on ne sort de l'apparence que pour s'engager dans une nouvelle apparence.
    Montaigne voit le doute s'étendre jusqu'au point où nulle opinion n'offre une garantie supérieure à celle de la vie sensible. Par le détour de la réflexion sceptique, il réhabilite le paraître, rétablit la «relation à autruy», reconnaît les droits de la coutume et de la finitude. Ce mouvement réconcilie la pensée avec ce qu'elle avait d'abord rejeté ; la condition humaine, malgré toute sa faiblesse, peut être le lieu de la plénitude.

  • «Le domaine propre de la vie intérieure ne se délimite que par l'échec de toute relation satisfaisante avec la réalité externe.
    Rousseau désire la communication et la transparence des coeurs ; mais il est frustré dans son attente et, choisissant la voie contraire, il accepte - et suscite - l'obstacle, qui lui permet de se replier dans la résignation passive et dans la certitude de son innocence.» Jean Starobinski.

  • Ce livre constitue un commentaire critique du Tractatus. Et à travers ce commentaire se dégagent les thèmes de la seconde manière de Wittgenstein dont les Investigations philosophiques sont considérées comme l'expression la plus achevée.
    Certes, Wittgenstein n'a pas jugé bon de le publier, peut-être parce qu'il avait conscience que c'était là un état transitoire de l'évolution de sa pensée (1929-1930), peut-être aussi parce que, encore tourné vers le passé de celle-ci, s'il sait ce qu'il ne peut plus affirmer, il ne sait pas encore où conduisent les perspectives nouvelles ainsi libérées. Du moins a-t-il jugé que ces remarques formaient un ensemble assez structuré pour qu'elles fussent dignes d'être remises à G.E. Moore sous forme de texte dactylographié. En tout cas, elles nous apportent les éléments de connaissance qui nous sont indispensables pour apprécier la continuité de la pensée de Wittgenstein et décider, compte tenu des deux périodes que l'on distingue en elle, de l'unicité de son isnpiration philosophique.

  • Trop souvent l'esthétique marxiste ne veut voir dans la littérature qu'un épiphénomène, un " reflet " de la réalité sociale : le formalisme, au contraire, la considère comme un absolu, un système clos, coupé de cette réalité.
    L'esthétique de la réception, qui s'est amplement développée en allemagne depuis une vingtaine d'années, tente de dépasser cette opposition figée de deux approches également partielles.
    Activité de communication, la littérature n'est pas un simple produit mais aussi un facteur de production de la société. elle véhicule des valeurs esthétiques, éthiques, sociales qui peuvent contribuer aussi bien à transformer la société qu'à la perpétuer telle qu'elle est.
    Ainsi l'esthétique de la réception rend à la littérature, à l'art, l'importance et la dignité qui leur ont été si souvent contestées.

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  • Au fil des publications, la figure de Mikhaïl Bakhtine (1895-1975) apparaît comme l'une des plus fascinantes et des plus énigmatiques de la culture européenne du milieu du XX ? siècle. On peut en effet distinguer, comme Tzvetan Todorov dans sa présentation, plusieurs Bakhtine : après le critique du formalisme régnant, le Bakhtine phénoménologue, auteur d'un tout premier livre sur la relation entre l'auteur et son héros ; le Bakhtine sociologue et marxiste de la fin des années vingt, qui apparaît dans les complexes Problèmes de la poétique de Dostoïevski ; le Bakhtine des années trente, marquées par le Rabelais et les grandes explorations culturelles dans le domaine des fêtes populaires, du carnaval, de l'histoire du rire ; le Bakhtine "synthétique" des derniers écrits, sans parler de bien d'autres possibles.
    Les textes ici retenus proviennent de trois moments importants de cette riche carrière et permettent de l'éclairer. Des extraits d'abord d'un livre interrompu en 1922, probablement sa première grande oeuvre, description phénoménologique de l'acte de création. Le texte suivant, écrit entre 1936 et 1938, date du moment où l'auteur travaillait à un livre sur Goethe, qui a disparu. Les derniers enfin jalonnent la période finale, réflexions sur "les genres du discours" , l'état des études littéraires et tous les sujets qui ont intéressé Bakhtine dans son parcours mouvementé.

  • "En définissant le paysage comme "la partie d'un pays que la nature présente à un observateur", qu'avons-nous oublié ?
    Car l'espace ouvert par le paysage est-il bien cette portion d'étendue qu'y découpe l'horizon? Car sommes-nous devant le paysage comme devant un "spectacle"? Et d'abord est-ce seulement par la vue qu'on peut y accéder - ou que signifie "regarder"?
    En nommant le paysage "montagne(s)-eau(x)", la Chine, qui est la première civilisation à avoir pensé le paysage, nous sort puissamment de tels partis pris. Elle dit la corrélation du Haut et du Bas, de l'immobile et du mouvant, de ce qui a forme et de ce qui est sans forme, ou encore de ce qu'on voit et de ce qu'on entend... Dans ce champ tensionnel instauré par le paysage, le perceptif devient en même temps affectif ; et de ces formes qui sont aussi des flux se dégage une dimension d'"esprit" qui fait entrer en connivence.
    Le paysage n'est plus affaire de "vue", mais du vivre.
    Une invitation à remonter dans les choix impensés de la Raison ; ainsi qu'à reconsidérer notre implication plus originaire dans le monde." François Jullien.

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  • La création romanesque de Proust, écrit l'auteur, s'appuie sur deux formes essentielles, le je et le Temps. La première unifie les perspectives du récit, soumet les héros à un point de vue central ; la seconde contrôle le déroulement du roman, l'histoire de la vocation du narrateur et la vie des personnages. ce sont les deux formes de la sensibilité du romancier, son esthétique transcendantale.
    C'est ainsi que se succèdent, dans une composition savante qui n'est pas sans évoquer le roman proustien, le côté du je - des problèmes du narrateur à la peinture des personnages - et le côté du Temps - de l'étude du romanesque à celle des techniques du récit - , tandis qu'une analyse charnière concerne l'architecture de l'oeuvre, le je reconstruisant le Temps pour qu'il soit ainsi comme l'espace d'un mouvement, et qu'une analyse finale, «Du roman des lois au roman poétique», montre comment, de la phrase jusqu'au récit, une même figure, celle de la métaphore, confère à l'oeuvre une forme, la forme de sa forme, qui est aussi un rythme.

  • Alexandre Koyré, historien des démarches scientifiques, grand connaisseur des siècles passés, constate que la science, recherche de la vérité, a pu dépasser l'homme: «Aussi surprenant que cela puisse nous paraître, on peut édifier des temples et des palais, et même des cathédrales, creuser des canaux et bâtir des ponts, développer la métallurgie et la céramique, sans posséder de savoir scientifique - ou en n'en possédant que les rudiments.» La science n'est pas nécessaire: n'exagérons pas son rôle historique.
    On voit quel intérêt celui qui n'est pas un simple technicien rentable trouve en l'histoire de la science: situer son modernisme à travers les révolutions qui ont secoué et secouent le monde scientifique, le situer dans l'unité de la pensée humaine. Ces Études d'histoire de la pensée scientifique sont donc, elles aussi, des Études de la pensée philosophique.

  • Entre ces deux grands termes rivaux, l'être et le vivre, exister est le verbe moderne qui fait lever un nouveau possible.
    Mais comment décrire l'existence sans plus construire - comme la philosophie l'a fait de l'Être - en s'en tenant au ras du vécu ?
    Je cherche ici des concepts qui décolleraient le moins de l'expérience : on reste dans l'adhérence au vital ou on en désadhère. Car exister, c'est d'abord résister. Sinon ma vie s'enlise ; ou bien elle peut basculer. Elle s'amorce et se résorbe. Elle reste prise dans le « dur désir de durer » ou bien je peux en émerger.
    Car si vivre, c'est déjà dé-coïncider d'avec soi (sinon c'est la mort), exister est ce verbe nouveau qui, détaché de l'Être, se promeut en ressource.
    « Ex-ister », c'est en effet, littéralement, « se tenir hors » - il faudra dire de quoi.
    Ou comment émerger du monde, mais dans le monde, sans verser dans l'au-delà de la métaphysique ?
    De là se dégage une nouvelle éthique qui ne prêche pas : vivre en existant.
    F. J.

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  • Il y a eu, il y a une tradition de l'herméneutique philologique, théologique, juridique, philosophique, historique. Ce à quoi vise depuis trente ans le travail de Hans Robert Jauss, chef de ce qu'on appelle l'école de Constance, est la constitution d'une herméneutique littéraire, capable de rendre compte du caractère proprement esthétique des oeuvres, de leur «littéralité».
    Des 3 catégories ou moments centraux de l'herméneutique classique - compréhension, interprétation, application -, les différentes formes et pratiques de la théorie littéraire contemporaine ont toutes eu pour point commun, aux yeux de l'auteur, d'insister plus ou moins explicitement sur l'interprétation. Dans la voie ouverte par Gadamer, philosophe d'inspiration heideggerienne, H. R. Jausse s'est donné pour tâche une élaboration d'ensemble à nouveaux frais ; il le fait à partir de la notion d'«horizon d'attente», longuement développée dans son précédent ouvrage, Pour une esthétique de la réception.
    Dans cette suite d'essais, le lecteur trouvera une alternance d'exposés purement théoriques, de retours réflexifs sur la démarche et surtout des exemples de la méthode. Tous balisant un immense champ de la culture occidentale, depuis l'Ancien Testament jusqu'au travail poétique de Goethe et de Valéry sur le mythe de Faust ou sur Amphitryon de Plaute à Giraudoux, etc.

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  • Tout en faisant le point des connaissances sur l'oeuvre et la personne de Montaigne, Hugo Friedrich entend subordonner cette information à l'analyse de ce que Montaigne appelait «science morale» ; non pas une morale normative, mais une discipline descriptive qui s'intéresse à la variété comme à la motivation des moeurs et qui, à travers les «moralistes» français, aboutira à notre anthropologie moderne.
    D'où un nouvel examen des problèmes classiques : la singularité de Montaigne dans la littérature de son temps et les sources de sa culture ; son scepticisme, la valeur exacte de son christianisme et de son conservatisme - tandis que de beaux chapitres finals, «Le Moi», «Montaigne et la mort», «La Sagesse de Montaigne», «La Conscience littéraire de Montaigne et la forme des Essais», élargissent l'analyse bien au-delà du cadre de la monographie.

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